La part sauvage (et domestique) de la Ferme du Biéreau

Défaite, refaite, parfaite, pas prête? Moitié graviers moitié pavés, moitié clinquante moitié branlante… Etrange ensemble que cette ferme dite « typiquement brabançonne » selon une formule consacrée: un grand carré à vrai dire peu sûr de soi, curieusement traversé par une diagonale de fortune, et qui a un peu l’air, dans la Louvain-la-Neuve moderne, d’une vieille souche égarée dans les jardins de Versailles. La Ferme du Beau Regard, du Bierwart, du Biéreau, voulue au Moyen-Age par l’Abbaye de Florival, n’évoque plus qu’à voix basse l’opulence passée et les grasses terres agricoles sur lesquelles elle trônait encore il y a quarante ans. L’écho des sabots s’est tu, d’autres se sont levés.


Confisquée à l’Eglise par la Révolution française, la ferme est passée depuis par les mains de plusieurs riches propriétaires, dont une grande famille d’industriels qui la revend en 1972 à L’UCL. Orpheline de ses terres, qui devront accueillir le projet urbanistique de l’université, elle entre malgré elle dans une espèce de quarantaine. Le dernier fermier actif, devenu paysan sans terre, rechigne à quitter les lieux et résistera plusieurs années, sauvage et enquiquineur, en compagnie de quelques étudiants venus s’installer chez lui. C’est, nous dit l’histoire orale, le début de trente-cinq ans de vie communautaire à la Ferme du Biéreau…


Une histoire longue, et un peu enfouie, faite à la fois d’activisme culturel, de militantisme et d’hédonisme, d’enthousiasme, de débrouille et de relations complexes à la communauté urbaine et aux institutions. On y a vu de tout, on y a fait de tout: affiches antimilitaristes, ateliers de mécanique automobile et vélocipédique, menuiserie, concerts, cinéma, fêtes tout simplement, expositions… Une histoire tout sauf linéaire, oeuvre inconvenante de l’énergie bénévole des habitants qui s’y sont succédés. Et cette histoire continue: malgré les difficultés, les incompréhensions, les tentatives d’expulsion et les moments de découragement, les membres de l’association Corps-et-Logis perpétuent à leur façon huit siècles d’habitat, et trente-cinq ans d’activités socio-culturelles.


Corps et Logis, c’est une présence vivante à la Ferme du Biéreau, par deux actions indissociables et complémentaires: habitat et programmation culturelle. Un cinéclub hebdomadaire, des concerts, une séance mensuelle de cinéma pour enfants prennent corps dans une salle qui fait un peu partie de notre espace de vie. On pourrait dire que nous cherchons à vivre les écuries et à y recevoir musiciens et public comme nous vivons le corps de logis – où nous hébergeons aussi les musiciens de passage. L’aménagement de la salle des écuries, fait d’autoconstruction et de récupération, doit d’ailleurs beaucoup à cette perméabilité entre les espaces, et il nous arrive encore d’utiliser nos lampes de chevet pour éclairer une scène…


Notre association est née il y a presque quatre ans des cendres de l’asbl Ferme du Biéreau, tandis que s’activait sur le site un nouvel acteur, la Ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, qui allait donner à une moitié de la ferme un genre plus néo-louvaniste. Considéré à l’époque comme un obstacle à la revalorisation de la ferme, toléré aujourd’hui par suite d’un long processus diplomatique, notre collectif d’habitants doit encore défendre sa place à long terme dans le projet d’ensemble imaginé par la commune.


Dans un monde de professionnels, Corps et Logis veut convaincre que le geste amateur et gratuit a encore un sens et s’acharne à maintenir, avec les moyens du bord et en voisinage courtois avec la part institutionnalisée de la ferme, une façon spontanée et peut-être un peu sauvage de partager la culture.

(texte écrit en 2008)